LETTRE OUVERTE à CHEVAL MAGAZINE FEVRIER 2021

Lettre ouverte à Cheval Magazine,

Notre Collectif  « Pour les Chevaux » a été  créé en juillet 2020 dans le but de lutter contre l’utilisation de méthodes coercitives, notamment l’hyperflexion, dans le monde équestre.

En effet, nous constatons avec désolation que les attitudes hyperfléchies, telles que le LDR (« bas et rond ») sont devenues la norme en équitation de club et de compétition. Pourtant, la FEI l’a (à juste titre) rangé dans le paragraphe « abus et maltraitance » dans ses nouvelles directives pour les commissaires aux paddocks.

La forme la plus extrême d’hyperflexion, le rollkur, pourtant interdite, n’a toujours pas disparu de la compétition de dressage de Haut Niveau, comme en témoigne parmi d’autres un reportage récent concernant le CHIO de Aachen en 2018. En reining également, le rollkur peut souvent être observé, exercé avec des mors si sévères et des actions si injustes qu’on peut soupçonner certains cavaliers de vouloir provoquer exprès la résignation acquise de leur monture.

Comment expliquer la persistance de ces pratiques ? Elles sont pourtant démontrées contraires au bien-être mental et physique des chevaux par maintes études scientifiques, dénoncées par de nombreux professionnels, et à l’opposé de l’enseignement des Maîtres.. La problématique est extrêmement complexe et multifactorielle.

Si nous nous adressons aujourd’hui à vous, Cheval Magazine, c’est que la presse équestre a un rôle non négligeable à jouer sur le sujet.

Bien entendu, les journalistes de la presse « de compétition » ne peuvent montrer que les images de l’existant ; il est donc difficile d’échapper à la réalité du rollkur ou de l’hyperflexion. Néanmoins, quand les images témoignent de coercition et de dérives, ils ne sont pas obligés d’en faire l’éloge.

Les magazines équestres comme le vôtre ont le pouvoir de sélectionner librement leurs « intervenants » et leurs sujets. Et par là, de faire évoluer les pratiques.

Ainsi nous saluons vos choix d’articles et de visuels, lorsqu’ils vont dans le sens d’une recherche de bien-être du cheval et d’une équitation respectueuse.

En revanche, nous avons été interpellés par plusieurs de vos articles ces derniers mois.

Le premier était l’article de votre numéro de septembre 2020, intitulé: « Équitation de Tradition Française : un héritage à (re)découvrir ».

Au premier abord nous nous sommes réjouis que Cheval Magazine consacre neuf pages à mettre à l’honneur notre art équestre. Malheureusement,  nous craignons que ses conclusions n’égarent les cavaliers vers les pratiques que nous dénonçons.

Parmi les noms connus interrogés par votre journaliste, certains cautionnent une équitation de coercition… Or, celle-ci est  à l’opposé de l’Équitation  de Tradition Française, fondée quant à elle sur la recherche du consentement et de la légèreté du cheval, dans le respect de sa locomotion naturelle et de son équilibre physique et psychique. Faire appel à des « experts » pour parler de l’ETF, aurait mérité, à notre sens, une sélection plus pertinente des intervenants.  

Quelques citations nous ont paru particulièrement contestables :

Mr. G. Henry : « Ce n’est pas parce qu’on ne va pas loin qu’on ne fait pas de l’Équitation Française. Les clubs en sont des représentants au même titre que BARTABAS, CHANTILLY, et presque tout le monde sur le territoire français. »

Or non, hélas, il ne suffit pas de monter un cheval en France pour pratiquer l’Équitation de Tradition Française (ETF). Car dans de nombreux clubs agréés FFE, dans les centres de formation, les écuries d’amateurs et de professionnels,  et évidemment sur les terrains de concours,  on constate que l’encapuchonnement et autres formes d’hyperflexion (LDR), sont devenues la règle. Le cheval maintenu en hyperflexion essaie d’échapper à la douleur ; pour lui imposer cette position, on doit lui fermer de force la bouche avec des muserolles hyper serrées, ou le contraindre par des enrênements réglés de façon trop sévère. C’est l’escalade de la violence.

Le plus navrant est que cette équitation coercitive et contre-nature est également pratiquée par certains écuyers au sein du Cadre Noir de Saumur, dont la mission est pourtant de préserver l’Équitation de Tradition Française. C’est suite à cette observation qu’a été créé le « Collectif Pour les Chevaux ». Celui-ci soutient ardemment l’ETF et souhaite qu’elle soit conservée, parce qu’elle offre une alternative bien plus respectueuse au dressage du cheval que l’équitation de compétition actuelle.

Permettez-nous d’insister et de le rappeler : l’Équitation de Tradition Française se caractérise par l’absence de coercition ; elle construit l’éducation du cheval par la cession de la mâchoire, par la descente des aides (on ne tire pas, on ne pousse pas !), et dans le respect de l’intégrité physique et morale du cheval.

Ni le LDR ni les autres formes d’hyperflexion ne font partie de l’Équitation de Tradition Française telle que l’on peut la retrouver décrite dans les livres des Maîtres. Les adeptes du rollkur et du LDR s’abritent souvent derrière une référence au « ramener outré ». S’ils  consultaient les livres, ils sauraient qu’ils en font une interprétation abusive, et que cet amalgame est malhonnête.

Il n’est donc pas si étonnant, mais tout de même choquant, de lire dans cet article les propos de Mr. P. MARRY qui ose qualifier les écrits des grands penseurs de l’équitation  de « poésie plutôt que des textes avec des informations techniques ». Par ces propos, il invite vos lecteurs à se détourner de toute une culture équestre fondatrice. Pour les passionnés, effectivement certaines œuvres, comme celles de Nuno Oliveira, sont de la pure poésie, mais c’est ce qui les rend émouvantes à lire, jamais lassantes, toujours passionnantes. Mais insinuer que l’on ne peut y trouver d’informations techniques est tout simplement grotesque.

Le deuxième article qui nous a interpellés se trouve dans votre numéro de décembre 2020. Il relate une leçon de dressage donnée par Morgan Barbançon Mestre. Les images choisies présentent ce cheval en LDR (« bas et rond ») et autres formes d’hyperflexion !  Or ce numéro de décembre aurait été distribué, gratuitement, aux plus de 9000 clubs en France… Quel impact auront ces images et ces propos sur les cavaliers en cours de formation ?

Il nous a été assuré que l’intervenante de cet article ne souhaite en aucun cas promouvoir cette méthode d’hyper-soumission : elle et son élève feraient tout pour que le cheval ne prenne pas cette attitude enfermée. Pendant ses leçons, elle ne cesserait de conseiller « le nez en avant, le nez en avant ». C’est une information capitale de savoir que ni la cavalière ni l’enseignante, ne recherchent activement cette attitude « basse et ronde », bien au contraire, pour interpréter correctement les illustrations présentées. Pourtant l’article n’en fait aucune mention, laissant ainsi le lecteur croire, comme nous, que l’attitude d’hyperflexion montrée sur les photos est activement recherchée et promue par l’élève et son enseignante.

Malgré cette déclaration qui nous a été faite, dans votre numéro de janvier 2021, on voit Morgan Barbançon Mestre, elle-même, monter à cheval. De nouveau, plusieurs photos montrent un cheval plus ou moins fortement encapuchonné. Nous sommes bien conscients qu’ aucune séance de travail n’est parfaite du début jusqu’à la fin, bien au contraire. Là n’est pas le problème. Le problème est que ces instants T où le cheval est encapuchonné sont présentés comme exemplaires, sans explication ni précision aucune.   

Nous sommes soulagés de constater que dans votre numéro de février 2021, vous avez pris soin de sélectionner des images plus acceptables pour votre article de cette série « enseignement ».

Votre publication jouit d’une grande popularité auprès des cavaliers. Ils lisent avidement les conseils qu’ils y trouvent et les suivent en toute confiance. Leur œil est formé par les images qu’ils y voient. C’est pourquoi le Collectif pour les Chevaux souhaite attirer votre attention sur votre rôle de formation et l’importance capitale de présenter des images de chevaux « dans le bon sens », ou à défaut, de préciser ce que l’on peut y observer et améliorer, ce qui serait un exercice d’une grande valeur pédagogique.

Le choix des posters est également important : sur celui du numéro de février 2021, le célèbre Totilas monté par  Edward Gal, montre deux fautes qui nous sautent aux yeux : une importante rupture des diagonaux et une nuque effondrée. L’image ne correspond ni aux paramètres de l’échelle de progression, ni aux réglementations de la FEI concernant la compétition de dressage, et pourtant, elle trône sur un poster.  

La frontière est mince entre le rollkur et ses autres déclinaisons. Concernant le premier, il s’agit d’une maltraitance avérée : la prise de position de l’ISES, qui s’appuie sur de nombreuses études, ne laisse aucun doute. Les positions dites « LDR » sont pour le moment moins documentées, mais il est déjà évident qu’elles empêchent le cheval de regarder devant lui, restreignent ses capacités respiratoires, surchargent ses antérieurs, outrepassent le fonctionnement naturel du ligament nuchal, des muscles de l’encolure et de la chaîne dorsale. Une position qui réduit le cheval à l’impuissance au risque d’engendrer la résignation acquise et son cortège d’effets délétères sur le moral et le système immunitaire…

Par égard pour les chevaux, nous vous prions donc de porter une grande attention à la sélection d’images qui pourront éduquer l’œil du cavalier à des pratiques bien-traitantes.

Nous vous remercions, pour les chevaux.